Sport et Littérature

C’est l’hiver. Il fait froid. La douceur d’un plaid, le goût sucré d’un chocolat chaud et le confort d’une série télévisée et/ou d’un bon bouquin rendent tout mouvement équivalent à pratiquer le 110 mètres haies après avoir couru un marathon, les yeux bandés, sur une seule jambe (vous avez saisi l’idée ?). Pour autant, chacun.e d’entre nous est libre de nourrir une pratique sportive, réelle ou fictive : pour celleux qui sont, tout comme moi, du côté de la fiction-décomposition-dans-le-salon, voici une sélection de trois ouvrages que j’ai lus au cours de l’année 2018 évoquant, de près ou de loin, la thématique sportive. Aucun spasme musculaire au menu, rien qu’une chevauchée de mots, bien au chaud.


Le premier ouvrage que je souhaite vous présenter est en réalité une nouvelle, écrite par Jack London. Cet écrivain, emblème de la littérature nord-américaine du XIXème siècle était un véritable passionné de boxe, discipline qu’il élevait au rang d’art, et qu’il pratiquait quotidiennement. Ce court récit captive le·a lecteur·rice dans une odyssée témoignant à la fois d’une grande sensualité, à travers la rencontre amoureuse de deux timorés personnages, et d’une certaine forme de brutalité par la frénésie, fatale, des duels sur le ring. Au dynamisme des mots, l’auteur de L’appel de la forêt prête un univers sensible dans lequel chacun·e est transporté·e, à même les planches de combats, prenant goût au piment d’une joute, à la surprise d’un crochet exécuté par les gants en cuir d’un adversaire. C’est au sein de cette histoire intense que London développe une critique sociale acerbe, dénonçant une société américaine corrompue par l’argent, s’infiltrant dans toutes les sphères, y compris celle le domaine sportif où les tournois truqués anéantissent les parieur·se.s désespéré·e·s. J’ai découvert cette nouvelle dans sa version audio, éditée habilement par Naïve, proposant un accompagnement musical au coeur même des ouvrages. À cette occasion, c’est le jazz rythmé de Sylvain Beuf qui apporte une dimension sensorielle supplémentaire au récit, conté par Jacques Gamblin.


Le second ouvrage intitulé La petite communiste qui ne souriait jamais est un roman où se télescope fiction et réalité, sans que le·a lecteur·rice puisse en distinguer les deux aspects : Lola Lafon narre l’histoire de Nadia Comăneci, jeune gymnaste roumaine, au moyen de courts chapitres alternant entre, d’une part, un tableau romancé -mais pas forcément imaginaire- et d’autre part, un entretien avec l’athlète, dont on se questionne sur l’hypothétique aspect fantasmé. L’auteure brouille les pistes et se sert de cette occasion pour essaimer divers examens réprobateurs : elle dessine un contexte politique féroce instauré par le dictateur Ceausescu, mais propose également l’égratignure d’une perception du corps féminin absurde et annihilant tout un pan de la population. C’est à l’aide d’une plume distancée, sans faux-semblant, que Lola Lafon produit le souvenir de Comăneci, instrumentalisée puis déchue, et dresse le portrait d’un pays corseté, et encore aujourd’hui très marqué par les brimades. J’ai rencontré l’auteure qui m’a ainsi confié s’être longuement documentée afin de rendre compte de ce récit éveillé mais accessible à tous·tes et très enrichissant.


Le dernier ouvrage que je présenterai est mon favori parmi cette sélection : Comment tout a commencé est le troisième roman d’un auteur très talentueux prénommé Pete Fromm, publié chez les (merveilleuses) éditions Gallmeister. C’est un roman d’un réalisme bouleversant, saisi à la force des mots, sans le moindre pathos mais au moyen d’une grâce et sincérité inouïes. Le récit, épatant, serre le cœur et témoigne de la torpeur et la souffrance d’une famille face à la maladie psychique de l’une de ses membres. L’auteur esquisse avec une grande retenue une histoire d’amour fraternelle, à la fois vitale et pernicieuse, canalisée autour de la pratique sportive du base-ball qui sert de toile de fond au récit et dont un lexique est proposé à l’issu de l’ouvrage. Le style d’écriture est, derrière son apparente limpidité, très étudié afin de rendre compte avec force et intimité des symptômes d’une maladie extrêmement complexe, dont les épisodes, alternant entre délires violents et quiétude apathique, rendent la lecture épidermique. L’histoire est ravageante, le·a lecteur·rice, ébranlé·e, s’éprend et maudit à la fois chacun·e des personnages, leur toxicité mutuelle nous empoigne mais l’on s’accroche malgré tout, aimanté·e, jusqu’aux derniers mots, l’ultime home run.

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2 réflexions au sujet de « Sport et Littérature »

  1. Je n’avais jusque-là jamais entendu parler de cette nouvelle de Jack London, qui me paraît très chouette. Je n’ai lu que L’appel de la forêt de cet auteur, mais plusieurs de ces ouvrages m’intéressent, parmi lesquels il y a, notamment, « Le peuple d’en bas ». J’imagine que je peux y ajouter « L’enjeu », grâce à toi.

    Une amie m’avait offert « La petite communiste qui ne souriait jamais » il y a quelques années, et il est toujours dans ma pile à lire. Je crois que ce livre me fait un peu « peur ». Je crains de ne pas avoir les connaissances pour tout comprendre.

    Quant à « Comment tout a commencé », je suis incroyablement heureuse que tu aies tant aimé ce livre… parce que c’est un roman qui m’avait ébranlée, retournée et qui, encore quelques années après, est dans ma liste de mes romans préférés !

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    1. Je ne connais pas l’ouvrage que tu as mentionné mais je doute que tu sois déçue, Jack London est un auteur classique qui séduit toujours autant. Tu m’en diras des nouvelles ! L’enjeu est une courte nouvelle, tu la liras vite. Je suis ravie de t’avoir donné l’envie de la découvrir.

      Tu as absolument les connaissances pour le lire puisque la seule connaissance qu’il faut est celle de savoir lire. C’est un roman absolument accessible, le vocabulaire est simple et il n’y a pas de termes spécialisés au domaine du sport ou politique. Vraiment, tu n’as rien à craindre.

      Je te remercie infiniement de m’avoir fait découvrir cet auteur, qui est probablement l’un de mes favoris. Cette histoire m’a vraiment marquée également et je pense qu’il est impossible d’oublier ne serait qu’une seule de ses oeuvres. Son talent est incroybale, je suis véritablement admirative.

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